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Le jardin des Poètes

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Tahar Bekri

LA QUÊTE DE L'AILLEURS DANS L' OEUVRE
    DE TAHAR BEKRI


Par Pierrette RENARD

C'est un ailleurs apparemment incarné, topographique et biographique, qui s'inscrit visiblement dans l'ensemble de la poésie de Tahar Bekri. Fonction cardinale de l'Ailleurs, liée au thème de l'errance et que préfigurait déjà, pendant la formation du poète, le mouvement d'incessant va et vient entre les langues formatrices,: arabe dialectal, arabe littéraire et français, diglossie et bilinguisme, sans oublier le dialogue des cultures, l'influence de Breton, Aragon, Rimbaud et Baudelaire l'emportant d'abord sur celle des poètes arabes, bref une préférence pour la révolte " contre le conformisme, rhétorique ou moral ", la tension entre tradition et modernité. Mais c'est l'exil, de 1976 à 1989, après un séjour du poète en prison, qui va donner à l'ailleurs un visage. T. Bekri s'établit à Paris d'où il partira pour de nombreux voyages. Apparaissent alors, sur les recueils, les noms-étapes de ses séjours et des jalons de son écriture : Danemark, Norvège, Oran, Greve Strand, Bretagne, Haïti (Le Coeur rompu aux océans), Valence, Jativa, Copenhague, Tunisie (Les Chapelets d'attache), Copenhague, Tunis, Dakar, Boston (Les Songes impatients).Noms reliés à Paris devenu port d'attache (terme récurrent non sans raison dans la poésie de Bekri) et par rapport auquel s'identifient comme ailleurs toutes les autres destinations.
    La Tunisie, quant à elle, fonctionne, depuis le moment de l'exil, comme vocation nostalgique, pays natal désormais mesure de la distance, de la séparation :
   

    il neige dans ma mémoire
    magma de mes silences
    couleur des aéroports
    notes de la nuit amoureuse du matin
    je prends
           les étoiles
                  vers toi
    Pays
    qui blesse


    Comment s'inscrivent alors dans l'oeuvre ces lieux de l'ailleurs ? Dans les titres d'abord où s'impose la prégnance de l'errance, du voyage, de la nostalgie : Le Chant du roi errant, Le coeur rompu aux océans, Les Chapelets d'attache, Les songes  impatients qui entraînent le lecteur par-delà mers et cieux. La notion de mouvement,   inhérente d'emblée à la poésie de T. Bekri, s'affirme dans les citations,en exergue, de  L'Odyssée, du Voyage de Baudelaire, de Dante et d'Henri Michaux, questionnant l'ici  et l'identité, redoublant l'élan du titre. Puis, dans le corps de l'oeuvre, cet ailleurs devient la matière première  poétique. Le paysage nordique s'inscrit par ses "récifs", "lacs", "brise-lames", "pays de sel et de marbre" (CR, 13), "ilôts", "sapins," "fjords et huttes" (CR, 37), "étés pressés", "monts d'algues bleuâtres" (CR, 43). La Bretagne suscite des visions de tempête :
    Inondées de cornes de brume

    Dans Ia déroute des eaux

    Endolories écumeuses
    Lames dans le vent supplicié
(CR, 83)

    ou dresse tout un arrière-pays de genêts, fougères, lichens et menhirs dont le poème même reprend parfois la forme ( DC 78). Mais cette pointe extrême de la France génère allusivement un enchaînement des Ailleurs par l'entremise d'Annick, femme du poète, bretonne et peintre, qui à son tour suscite "L'appel de Gauguin", parti de Bretagne vers Tahiti et les Marquises, répondant au désir d'évasion où se retrouve le poète :
    MobiIes incurables

    l'étendue
    fascine nos navires enchaînés
(CR, 96)
    Sur l'évocation spatiale se greffe alors tout naturellement une réflexion sur la création artistique, entendue comme un élan inquiet à la chasse des matins prodigieux (CR, 92). L'ailleurs s'installe à l'intérieur de l'être même du créateur
  
  Plus séparés
    de nous-mêmes
    que des heures avares (
CR, 92)

    pour provoquer "les fêlures", "les traversées blêmes" où le poète comme le peintre, dépossédés, déboussolés voyageurs de l'ascèse (CR, 96) instaurent sur les débris de la mémoire fossile et les cristaux de réminiscence, des visions rebelles (CR, 97). La  Bretagne, pour ce Tunisien de Paris, devient alors le point de départ d'un ailleurs symbolique.
    C'est l'Andalousie, espace réel et rêve nostalgique, qui nourrit Les Chapelets d'attache. Parcourue, contemplée, vécue dans l'expérience sensible, elle surgit en ses arcades et ruelles, colonnes et terrasses, toits fleuris et luths, parfums et couleurs, puits et jardins, roses et asphodèles,

    Dans les patios
                   d'ivoire
                                j'accueille l'extase à ciel ouvert
                                les arabesques de mon absence
                                lacent les cierges comme des colonnes
                                 par mes marbres habités

                                Dans les bois endurcis, le santal
(CH A, 55)
    Cette évocation, presque attendue, déroute en fait le cliché par l'authenticité de  l'approche qui leste l'écriture de tout le poids du sensible. Mais ce qui donne à ces traces de l'Andalousie leur vibration particulière c'est qu'elles constituent le point d'appui d'une spirale où s'enroulent arabesques de la mémoire et plasticité du rêve.
    Lorsqu'il contemple la place de Valencia ou les platanes, les zelliges et la citadelle de l'arabe Chatiba dans Jativa l'espagnole, T. Bekri, le poète du XX' siècle, se glisse dans la nostalgie et la douleur d'Ibn Hazm, le théologien et poète du XI' siècle, emprisonné lui aussi puis exilé vers Valence et Chatiba, pour des écrits solaires, honnis par la horde sénile (C A, 30). Ce ne sont plus les oiseaux mais les mots, les lettres, altérées d'encre libre, qui s'abreuvent dans les bassins d'émeraude (CA, 31). Qui soupire alors : loin de toi ma lune jalouse, mon Andalousie (CA, 51) ? qui sanglote près des fontaines (CA, 58) ? Qui s'indigne des minarets hurleurs (CA, 64) ?
    Les septains dessinent l'intersection de l'histoire d'Ibn Hazm : dites à l'émir point je  n'abjure et du geste immédiat de T. Bekri :


    Les rivages
              lavent
                  les galets polis par mes doigts songeurs
(CA, 62).


    Plus encore que les autres espaces "étrangers" au poète, l'Andalousie apparaît comme un Ailleurs-palimpseste où les stratifications de l'Histoire appellent celles du Moi, où s'opère entre les deux poètes une mise en abîme de l'exil et de la nostalgie, en un jeu de superpositions et de reflets, où Le Collier de la colombe engendre Les Chapelets d'attache. Le rythme des strophes françaises, grains de ce chapelet, calque d'ailleurs le mouvement des strophes arabes : sept vers comme les sept jours de la Création.
    L'Ailleurs devient textuel ; c'est dans la forme andalouse et théologique que le poète tunisien cisèle ses tableaux du présent, quatrains appuyés sur deux vers d'envol et que résume, après le silence d'un blanc, un vers clos par le soupir d'un nom.

    Mais l'Ailleurs ce peut être justement aussi le silence, tel celui de cette "Traversée" qui prélude, sur la page, au "Retour en Tunisie". Le deuxième livre des
Chapelets d'attache trace en effet, les contours d'un lieu évanescent, effacé, obscurci, lieu de passage - mer ou sable?- érodé, éphémère, incertain, vide comme les coques (CA, 81) ballotées par le ressac. Silence de la mémoire, de l'attente de ce pays natal devenu à son tour, par l'effet de l'exil, un Ailleurs. Amnésie, "fuite du temps", recueillement, "entrelacs du rêve" :


    Cardeuse
    de rayons
             jaillis de nos troncs morts
            la source
            sera sève
            ou inconsolé effluve

    Dans les pissons de la lumière, l'oracle naissant.
(CA, 83)

    Or un tel poème autorise l'interprétation métaphorique : ce voyage dans le  silence et l'effusion de la lumière ne désignerait-il pas le cheminement de la réation à partir d'un Ailleurs fait de silence et de charge émotive ? Le passage de la nuit à l'étincelle, au chant, au mouvement - comme ce très beau "nous marchons sur l'oubli" (CA, 90) - ne dessine pas seulement le retour ému dans le pays quitté ; il trace le trajet de la nuit de l'inconscient, de l'espace obscur de l'imaginaire jusqu'à l'étincelle de l'image poétique. L'Ailleurs, transmué, ressuscite en une forme.
    Tahar Bekri écrit à partir de multiples espaces et son dernier recueil, Les Songes impatients, allie à la multiplicité des horizons, l'ampleur de la vision et du vers. :


    Et le soleil volait ses rames, marin de
    l'insondable, il palpait le cœur de la mer
(SI, 30)


    Au-delà des espaces identifiés le poète explore la planète :


   
Et la terre pétrie de ses blessures
    courbait la lumière
, ... (Sl, 14)


    "pour faire éclater l'Ailleurs" dit-il, afin de désigner certes l'exil de tout poète arabe aujourd'hui, de lire le présent à travers les lieux du passé, de retrouver comme A.  Bounfour, "toutes ces paroles maintenant sous terre" (SI, 61) du père absent, d'ancrer  sur la tradition la modernité. Mais, à son insu peut-être, sa poésie s'envole vers les   terres lumineuses de l'invention :


   Dans les bras de la lumière, les colombes
    (SI, 46).


   Pierrette RENARD

Université Stendhal, Grenoble III

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